L’infinie patience des oiseaux David Malouf

Par Dominique de Poucques - 31 mars 2020

Pourquoi cette petite merveille écrite il y a presque 40 ans a-t-elle mis tant de temps à arriver chez nous ? David Malouf, écrivain australien reconnu (entre autres par le Prix Fémina en1991), l’a écrite en 1982 ; pourtant ce roman n’a été publié en français qu’en 2018.

Le jeune Jim Saddler, la vingtaine, ne fait rien de particulier de son existence. Il envisage sa vie adulte comme d’un ennui incontournable, s’imaginant une carrière longue et morose dans un environnement qui le serait tout autant. En attendant cet avenir inévitable, il passe le plus clair de son temps à observer les oiseaux des marais de la région de Brisbane. Tapi au sol, jumelles vissées sur la tête, il contemple des heures durant les innombrables bipèdes, fasciné par les voyages entrepris par les migrateurs, envieux de leur parcours à travers le globe. « Cela l’émerveillait. Une chose pareille. De pouvoir par une chaude journée de novembre avec le soleil lui brûlant le dos, la terre fourmillant sous lui et le paysage tout entier étincelant et stridulant, observer une créature qui, à peine quelques semaines plus tôt, se trouvait de l’autre côté de la Terre et avait trouvé sa route jusqu’ici en traversant toutes les cités d’Asie, franchissant des lacs, des déserts, des vallées encaissées entre de hautes chaînes de montagnes, survolant des océans sans le moindre point de repère, pour se poser précisément sur cette berge et entrer dans le cadre rond de ses jumelles : complètement contenue là dans sa petite vie (…) et contenant complètement, invisible quelque part au-dedans, ce monde blanc virginal de la calotte glaciaire du Nord et la connaissance, profondément inscrite dans la cervelle minuscule, des voies aériennes et des trajectoires qui l’avaient amenée ici. »

Il rencontre Ashley Crowther, jeune et riche propriétaire terrien fraîchement revenu en Australie après avoir passé 12 ans à parfaire son éducation en Europe. Si tout les oppose, une réelle confiance s’installe pourtant entre les deux jeunes gens, bâtie sur un silence partagé un jour en pleine contemplation de la nature. Ashley comprend et respecte la passion de Jim, et l’engage, lui confiant la responsabilité de recenser les oiseaux vivant sur ses terres. Chacun vit alors à sa place, en harmonie, leurs deux mondes se frôlant, se juxtaposant parfois, comme lorsque Jim emmène les amis d’Ashley, membres de la haute société, à la découverte des créatures volantes qui peuplent les environs.

Mais le bruit du conflit qui fait rage en Europe, et qui jusque là résonnait au loin se fait plus insistant. L’Australie s’engage, et les deux jeunes hommes sont envoyés au front. Jim, de nature si douce, se retrouve hébété dans un conflit qui le dépasse. Le destin paisible de cet homme passionné est éclaté par l’horreur de cette guerre des tranchées.

Tout le long, c’est le destin qui rebat les cartes. Jim au fond n’a pas de réelle prise sur sa propre existence. La fatalité le mène, d’abord pour le meilleur, dans les marais du Queensland, puis pour le pire, dans les Flandres en 1914.
Grâce à son écriture précise, sensible, et à travers ses descriptions colorées, follement poétiques, on suit avec bonheur David Malouf dans les grandes étendues australiennes. Et lorsque l’auteur nous embarque dans les tranchées, c’est l’uniformité des couleurs, l’absence de nuances, qui nous font ressentir la misère des hommes au combat. « Les hommes, avec leurs uniformes couverts de boue, ne ressemblaient guère plus, dans la pénombre, qu’à une autre paroi bâtie avec des visages creusés de profondes ornières et semblables à du roc, mâchoires hérissées de chaume, peau graisseuse qui luisait là où elle était tendue sur les os du crâne, phalanges granuleuses de terre, grain grossier des cous au-dessus des cols au bord crasseux, étoffe des uniformes grossière aussi ; et toute d’une seule couleur comme les visages, la couleur de la terre qui permet à un homme de disparaître sans être vu dans le paysage, ou de se fondre, épaules voûtées, coudes et genoux fléchis, dans une paroi. »

Quant aux personnages, la simplicité et l’intensité de Jim le rendent immensément touchant. Ashley, lui, attire la sympathie par sa manière d’observer son camarade et de l’apprécier pour ce qu’il est, pourtant si éloigné de son propre monde. L’amitié entre ces deux hommes et le destin qui les lie sont le fil conducteur de ce livre qui oppose la beauté simple du monde à l’absurde atrocité de la guerre. C’est superbe de bout en bout.

Traduit par Nadine Gassie
 
Parution le 31 janvier 2018
234 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Albin Michel

Résumé editeur

Lorsqu’en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s’occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d’ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l’estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l’Europe plonge dans un conflit d’une violence inouïe. Celui-ci n’épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d’entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu’ils ont connus ?

Traduit pour la première fois en français, ce roman signé par l’un des plus grands écrivains australiens contemporains, et publié il y a près de quarante ans, s’impose avec le temps comme un chef-d’oeuvre empreint de poésie et de lumière.

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