Nickel Boys Colson Whitehead

Par Dominique de Poucques - 20 janvier 2021

« Nickel Boys » est une histoire forte basée sur un fait véridique : la découverte macabre faite en 2013 de corps enterrés dans le bois adjacent à une école disciplinaire de Floride. Pour ce récit édifiant imaginé sur fond du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, Colson Whitehead reçoit pour la deuxième fois le prestigieux prix Pulitzer.

Nous sommes dans les années 60, la ségrégation raciale est abolie depuis longtemps. Mais seulement en théorie. Les lois Jim Crow continuent d’être largement appliquées dans les états du sud des Etats-Unis. Un homme de couleur peut se retrouver en prison pour « contact présomptueux », parce qu’il ne s’est pas écarté assez rapidement du chemin d’une femme blanche. Elwood est un garçon abandonné par des parents partis vivre leur rêve californien. Il vit avec sa grand-mère, intransigeante – car consciente des risques encourus quotidiennement par la population noire – mais aimante. Studieux, Elwood a pour unique distraction l’écoute des discours de Martin Luther King sur son tourne-disque. Il envisage des études universitaires. Ce rêve s’effondre lorsqu’à la suite d’une erreur judiciaire, il est envoyé dans une école disciplinaire pour un crime qu’il n’a pas commis.

L’enfer qui commence alors va durer plusieurs années. Dans cette école qui a tout d’une prison, les jeunes blancs sont séparés des noirs, qui subissent les pires sévices, infligés par des gardiens d’une rare cruauté : « Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps. »

Pour survivre, Elwood ne peut compter que sur les célèbres mots du docteur King, qu’il se remémore sans cesse, et sur l’amitié qu’il a forgée avec un certain Turner, condamné comme lui et qui tentera le tout pour le tout afin de lui sauver la vie.

Des décennies plus tard, le souvenir indélébile de ces années d’horreur est toujours vivace : « Lorsque le cimetière clandestin fut découvert, Elwood sut qu’il serait obligé d’y retourner. Le bosquet de cèdres au-dessus de l’épaule du journaliste à la télé raviva la chaleur sur sa peau, le chant strident des cigales. Ce n’était pas si loin. Ça ne le serait jamais. » 

Colson Whitehead construit son roman de manière très habile sur le thème de la fracture raciale de l’Amérique d’alors. L’actualité nous rappelle hélas sans cesse qu’aujourd’hui encore, elle reste en proie à ses démons.

Un roman magistral servi par une parfaite traduction de Charles Recoursé.

Parution le 19 août 2020
272 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Albin Michel

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