Bénie soit Sixtine Maylis Adhémar

Par Dominique de Poucques - 26 novembre 2020

Ce brillant premier roman de Maylis Adhémar est une plongée édifiante dans la bourgeoisie catholique ultra-traditionnaliste. Chez les Sue de la Garde, on prie à genoux devant l’autel familial du salon, on fait acte de contrition collectif au plus petit écart de conduite, on procrée de nombreuses fois, si possible dans la douleur et surtout sans envisager le moindre plaisir charnel. Dans ce milieu fondamentaliste, règne des Gonzague, Marie-Cécile, Foucauld et autre Enguerrand, on convoque la religion pour toute réponse, la prière pour tout remède. Les seuls divertissements concevables sont les répétitions de la chorale et les lectures bibliques. Sixtine est née dans ce milieu. Aujourd’hui jeune épouse s’apprêtant à mettre au monde un enfant, elle a appris à taire ses frustrations : « faire son devoir et s’oublier », tel est un des enseignements de sa mère. En admiration devant son mari, elle ignore la violence dont il est capable au nom de la « défense des valeurs françaises ». Les bagarres sont monnaie courante, entre les « gauchos » d’une part et les « fachos cathos» de l’autre. Le sursaut salvateur pour la jeune femme proviendra d’un de ces règlements de compte programmés qui finit mal pour les deux camps. Sixtine comprend alors qu’il existe une autre lecture du monde, à propos duquel elle s’interroge enfin : « Qui détient la Vérité ? » Ses décisions et les événements s’enchaînent, lui permettant de s’ouvrir à un monde plus nuancé, qui ne dépend plus d’une vision unique.

Maylis Adhémar décrit cette communauté fondamentaliste catholique d’extrême-droite sans concessions, mais ne laisse pas de place à l’amalgame : ce n’est pas la religion catholique qui est visée, mais bien l’extrémisme. L’écriture est précise, le personnage de Sixtine attachant. Le récit est entrecoupé par la correspondance initiée par la grand-mère de Sixtine à sa fille, démarche débordant d’amour et d’incompréhension. Ces lettres à jamais restées sans réponse constituent des pauses dans la narration, apportant un rythme plaisant et un éclairage nouveau à l’histoire.



ENTRETIEN

Vous publiez votre premier roman. Êtes-vous devenue romancière parce que vous aviez cette histoire à raconter ?

Non, pas du tout. J’écris depuis que j’ai huit ans. J’ai toujours écrit, inventé des histoires. J’étais romancière amatrice avant de devenir journaliste. Quand j’ai eu cette histoire en tête, j’ai eu besoin de l’écrire. Il y en a eu d’autres, mais c’est celle-ci qui m’a permis d’être éditée, et de pouvoir continuer à écrire.

C’est un milieu que vous connaissez ?

Oui, bien sûr. J’ai grandi dans une famille catho traditionnaliste, proche des intégristes. Je fréquentais les camps de vacances que je décris dans le livre. Mes parents habitaient heureusement à la campagne, dans un petit village, donc nous sommes allés à l’école publique, nous avons fréquenté d’autre enfants, qui provenaient d’autres milieux, ce qui a constitué des portes d’ouverture sur le monde. Quand j’ai eu 17 ou 18 ans, j’ai pris mes distances. Les histoires que j’écrivais alors n’avaient rien à voir avec ce monde-là, mais un jour j’ai eu comme un flash, après avoir retrouvé une amie d’enfance qui me racontait ce qu’elle était devenue : mariée très tôt à un homme qu’on avait pratiquement choisi pour elle, avec des tas d’enfants, dans ce milieu fermé. En fait, toutes les copines que nous avions à l’époque avaient suivi ce même schéma. Et j’ai pensé que j’aurais pu devenir comme ça. Je me suis demandé comment des jeunes filles comme elles pourraient s’ouvrir à un autre monde dont elles ne savent pratiquement rien. Et l’histoire de Sixtine est arrivée.

Sixtine a besoin d’un électrochoc pour réaliser que cela ne lui convient pas.

Oui, il faut un choc. Sinon on n’en sort jamais. Les filles de ce monde-là ne peuvent pas s’en échapper parce qu’elles n’ont accès à rien d’autre. Ma chance a été que mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent, ils n’ont donc pas pu me mettre en internat ou à l’école privée, où je n’aurais côtoyé que des enfants comme moi. Du coup je voyais des jeunes qui avaient le droit de regarder la télévision, qui écoutaient de la musique, qui avaient des petits copains. Tout ça n’était pas autorisé chez moi. Ce sont ces ouvertures à quelque chose de différent qui m’ont permis de faire un choix. Les filles comme Sixtine, ou comme les amies que j’ai eues enfant, n’ont jamais eu le choix parce qu’elles fréquentaient des établissements aussi intégristes que leur foyer.

Les catholiques ultra sont-ils forcément proches de l’extrême droite ?

Il y a plusieurs mouvances. Il y a les « tradi », qui suivent les rites traditionnalistes, la messe en latin, mais qui ne sont pas totalement fermés, ni d’extrême droite. Les familles que je décris dans le roman sont de réels intégristes. Ce sont ceux qui après le Concile Vatican II, sont entrés en désaccord avec le Pape. Et eux sont proches de l’extrême droite. Entre les deux il y a beaucoup d’échelons, et donc beaucoup de variations possibles.

Mais ces intégristes ne se définissent pas comme tels.

Si, l’Église les considère comme intégristes et eux-mêmes l’acceptent tout-à-fait. Ils assument parce que pour eux, l’Église est dans l’erreur. Elle s’est ouverte aux autres religions, a abandonné la messe en latin, s’est tournée vers les fidèles plutôt que vers Dieu, et ça leur est insupportable. L’Église les a trahis et ils pensent être les garants de la vraie Foi.

Avez-vous dû faire des recherches pour ce livre ou connaissiez-vous suffisamment le sujet du fait de votre histoire personnelle ?

Je le connaissais bien, parce qu’à côté de la prière et des messes, il y avait beaucoup d’enseignement, comme par exemple pendant les camps de vacances. On suivait le catéchisme, et mon père, très impliqué dans la communauté, était très proche de l’Action française, donc très imprégné des idées d’extrême droite. J’avais tout ça en moi mais j’ai voulu faire un travail de documentation pour pouvoir en faire une lecture avec mon regard d’adulte. J’ai visité les sites de ces communautés, je me suis procuré leurs carnets de prière et je suis allée dans certaines églises, dans lesquelles les panneaux d’affichage proposent par exemple des cours d’éducation maritale et ménagère pour les jeunes filles. J’ai voulu confronter mon expérience personnelle avec la réalité d’aujourd’hui. Finalement, rien n’a changé.

Vous allez vous faire des ennemis…

C’est déjà le cas. Quand j’ai appris que j’allais être publiée, j’ai pensé que certains ne seraient pas contents. Et en effet : des personnes d’extrême droite ont écrit des articles agressifs au sujet du livre. Ils prétendent que c’est une caricature. Deux choses les dérangent : d’abord le fait que je provienne de ce milieu, mais plus grave encore, dans le roman, je libère une des leurs de cette emprise. En plus, Sixtine ne perd pas la foi. Ça les arrangerait mieux qu’elle envoie tout balader, ils pourraient la considérer comme une brebis égarée.

Un des thèmes du roman est la honte des origines. Muriel a abandonné ses parents et son milieu parce qu’ils lui faisaient honte. Au fond, Sixtine fait la même chose : elle renie son milieu et s’émancipe.

Oui, et Erica, la grand-mère, a fait la même chose. Je ne m’en suis aperçue qu’à la fin du roman. Toutes les trois ont fui leur ligne familiale. Je pense que souvent dans les familles il y a des non-dits, des secrets qui ressortent ou se répètent avec le temps. On ne peut jamais vraiment trahir ses origines. J’avais envie de parler de l’histoire familiale, je trouve ça passionnant. La correspondance d’Erica à sa fille permet une respiration dans le récit. Et j’ai toujours aimé les grandes sagas, les histoires romanesques autour de la famille. Les parcours personnels de Muriel et Erica mettent en lumière celui de Sixtine, et toutes les questions qu’elle se pose.

C’est un roman d’émancipation, entre autres féminine. C’est un sujet très présent. Est-ce devenu un thème incontournable en littérature ?

Lorsque j’ai commencé le livre, je n’ai pas pensé à écrire un récit féministe. Je suis sensible à cette question et je trouve le mouvement #MeToo utile, sans que cela soit une préoccupation constante. Mais je pense que ce n’est pas par hasard si beaucoup de romans intègrent cette dimension. Pour beaucoup de femmes, quel que soit leur milieu, faire des choix différents de ceux dictés par la société se révèle difficile.

Cette histoire aurait-elle pu être écrite au masculin ?

Oui, je pense. Même si Pierre-Louis est un personnage sinistre, il n’est pas heureux. Il connaît de véritables frustrations, il est lui aussi victime de cette communauté. Il se pose moins de questions parce qu’il est plus occupé, mais ce serait intéressant d’avoir son point de vue.

Parution le 20  aout 2020
304 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Julliard

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