La loi du désordre Philippe Hayat

Par Dominique de Poucques - 08 février 2023

Philippe Hayat est de retour après son éblouissant roman « Où bat le cœur du monde », qui retraçait le parcours initiatique d’un jeune musicien de jazz né dans les années 30. Cette fois le récit prend place entre juillet et septembre 1914. Le monde bruisse à la veille du grand chaos qu’engendrera la première guerre mondiale. Jeanne est une jeune femme idéaliste issue d’un milieu bourgeois dans lequel elle ne se reconnait pas et qui tente pourtant de lui imposer ses lois. Elle croit en l’Homme, en l’Art, elle milite auprès de Jean Jaurès, convaincue que le progrès social, culturel et politique est la clé d’un avenir meilleur. Courageuse et déterminée, elle doit se battre à chaque étape majeure de son existence pour mériter sa place. Ce faisant, Jeanne réussit contre toute attente à vivre selon ses propres choix, ce que ne laissait pas présager sa condition de femme. Altruiste, elle s’engage comme infirmière lorsqu’éclate la guerre, avec à l’esprit une double mission : sauver des vies et retrouver son frère mobilisé, dont elle sait la fragilité incompatible avec le quotidien d’un soldat. Celui-ci ne parviendra pas à imposer à son père et la société ses aspirations et ses espoirs et, docile, prendra le chemin du renoncement.

L’humanité est l’élément manifeste qui apparaît en surimpression de l’histoire. Celle de Jeanne, à travers sa relation au monde et celle qu’elle entretient avec son frère ; celle faisant surface dans les mots de Philippe Hayat alors qu’il relate les événements tristement célèbres de cette funeste période. L’écriture est impeccable, belle et éclatante de lumière alors même qu’elle décrit la sombreur d’une époque. La poésie trouve toute sa place : « Le clairon du matin l’arrache à elle et la nuit n’a jamais la longueur qu’il faut. ». Impossible pour le lecteur de ne pas d’emblée aimer infiniment Jeanne, forte par ses convictions, légère dans sa manière d’appréhender la vie lorsqu’elle révèle ce qu’elle a de plus beau.

ENTRETIEN

  • Votre récit débute à l’aube de la première guerre mondiale, alors que personne ne croit que le conflit aura réellement lieu. Le titre, en revanche, semble indiquer que le chaos est inévitable. Faut-il mettre cette période en parallèle avec ce que nous vivons en ce moment ?

Il y a peut-être une certaine fatalité du désordre. Il y a un siècle, on pensait encore que l’Homme était tellement épris de justice, de science, de culture, de progrès qu’il ne pourrait pas se détruire. Puis la guerre est arrivée. C’est l’histoire de Jeanne. Aujourd’hui on entend les gouvernants du monde dire la même chose. L’Histoire nous a appris que ça arrive pourtant. Comme si les forces régissant la matière étaient supérieures aux forces de l’esprit. Jeanne pense tout le contraire. Elle est persuadée que la vocation de l’homme est de s’élever du plus bas degré de l’animalité au plus haut de l’Humanité. Elle a organisé toute sa vie autour de cette conviction, c’est pourquoi elle milite avec Jaurès, elle admire le progrès, elle est l’amie des peintres. A l’été 1914, le siècle est encore plein de promesses. Les peintres viennent du monde entier former l’école de Paris pour réinventer la peinture, en ce sens qu’on est plus dans la figuration mais on entre dans l’expression des sentiments qui montent du plus profond de nous-mêmes, jusqu’à l’abstraction. Apollinaire réenchante la poésie en tirant de nous-mêmes des émotions très éloignées du classicisme du 19ème siècle ; quant au progrès, le socialisme est la deuxième force politique du pays. Jeanne perçoit un avenir splendide, l’Homme étant tellement occupé à vivre libre qu’il renoncera à se détruire. Elle pense, comme beaucoup d’autres, que la guerre n’aura jamais lieu. Elle est une idéaliste, sidérée quand elle réalise quel mécanisme implacable va la projeter dans l’apocalypse sans qu’elle ne puisse rien y faire.

  • Vous écrivez un roman, mais deux histoires : la Grande, à travers le conflit de 14-18, mais c’est dans la petite que vous situez de grandes figures. Votre héroïne Jeanne rencontre Jean Jaurès et Alfred Dreyfus. Pour ancrer le roman ? Pour leur rendre hommage ?

Ce qui m’intéresse, c’est de partir des personnages, donc de la petite histoire. J’ai voulu construire ce personnage de femme libre, émancipée, féministe avant l’heure, intelligente, courageuse, persévérante, résiliente. Je l’ai plongée dans une famille où les relations sont assez noueuses. Elle admire en son père le bâtisseur mais combat ses démons capitalistes. Elle déteste le côté soumis de sa mère, jusqu’à ce qu’elle découvre le côté combatif insoupçonné de celle-ci. Elle adore son frère, avec qui elle échafaude des plans d’avenir, mais il manque de force de caractère et elle doit rompre tout lien avec lui, ce qui la plongera dans la culpabilité. Le roman raconte cette histoire-là. J’ai trempé cette famille dans le bain de la grande Histoire. Parce qu’elle bouscule cet équilibre, chamboule les relations.

  • Les deux thèmes qui se dégagent sont d’une part l’émancipation féminine — à travers Jeanne qui contredit totalement ce que lui dit sa mère avec cette phrase terrible : « Tu en demandes toujours trop à la vie » — d’autre part l’idéalisme. Notre époque, notre jeunesse manquent-elles d’idéalisme ?

Jeanne se bat pour exprimer qui elle est et ne supporte pas qu’un pouvoir, quel qu’il soit, puisse la contraindre à exprimer autre chose que l’expression d’elle-même. Elle doit se battre pour entrer au lycée, puis à l’école normale supérieure. Elle se bat pour le droit de vote. En réalité elle milite pour l’expression de soi, qu’elle retrouve dans le socialisme, l’art, le progrès. Elle est convaincue que le progrès n’a qu’un but : aider les hommes et les femmes à s’émanciper. Quant aux jeunes d’aujourd’hui, je crois qu’ils ont des idéaux mais sont écrasés par leur quotidien, l’environnement, les grands sujets qui s’imposent à eux. Ils ont besoin de trouver du sens à ce qu’ils font. L’idéalisme commence par l’accomplissement de soi. Quand on s’accomplit soi-même autour d’un projet qui naît d’une envie, d’un talent, on prend confiance en soi, mais aussi en notre environnement, en l’avenir, en notre pays. Une fois ce stade atteint, on a les clés pour pouvoir changer le monde.

  • Le personnage de Marius déclare : « Je ne me perds jamais de vue». A première vue, une bonne idée. Mais pour cette raison, il fait le choix de ne pas se battre pour son pays. D’ailleurs vous ne le faites pas revenir à la fin de l’histoire. Parce qu’il fait selon vous un mauvais choix ?

En effet il décide de ne pas partir à la guerre, alors qu’il est élève officier. Il sait qu’il serait au premier rang sur le front, en tête de ses troupes. Il choisit de mettre sa vie au-dessus de toute autre notion, y compris de celle de Nation. Jeanne envie Marius d’avoir cette légèreté qui lui permet de goûter le sel de la vie. Marius part parce qu’il choisit la Vie. Changer de pays, de continent pour vivre une nouvelle vie nécessite aussi du courage. Il ne réapparaitra pas dans la vie de Jeanne, me semble-t-il, car c’est un dévoreur de vie, qui passera à autre chose. Leurs chemins seront trop éloignés.

  • « Ils ouvraient chaque roman comme une porte ouverte sur le monde. » C’est pour cette raison que vous écrivez, pour ouvrir des portes ?

Je crois que j’écris parce que je voudrais que la vie soit plus vaste que nos vies. J’ouvre ces portes pour vivre davantage. La vie peut devenir un roman de très grande amplitude et je crois qu’il faut toujours persévérer dans ses rêves. On ne doit pas se satisfaire du quotidien. L’écriture permet le voyage, étend les frontières de notre vie. La deuxième raison c’est de répondre à la question : « En quoi avons-nous encore des raisons d’espérer ? Si la fatalité nous amène toujours au plus grand désordre, à quoi servent nos vies ? Sommes-nous des Marius, démissionnaires, faisant le choix de vivre au jour le jour selon le principe « carpe diem », ou sommes-nous des Jeanne, pensant que l’esprit étant plus fort que la fatalité, il est de notre responsabilité de changer le monde. Je tente comme Jeanne de me convaincre qu’il existe toujours des lueurs, même au cœur de l’obscurité. La vie n’est pas facile mais je crois qu’il y a des raisons d’espérer. Les personnages de mes trois romans cherchent ces raisons, et je cherche avec eux. Voilà pourquoi j’écris. Et puis pour la transmission.

  • C’est la transmission qui vous anime, à travers votre métier d’entrepreneur et celui de romancier ? Dans le roman, Charles oppose ce qui est supposé lui convenir à ce qui l’anime.

Oui, je suis entrepreneur pour transmettre à mes collaborateurs, pour qu’ils grandissent, qu’ils sachent faire les choses mieux que moi. J’ai enseigné dans les grandes écoles françaises pour encourager les jeunes étudiants à entreprendre, je suis allé parler à des collégiens et lycéens de quartier, qui n’avaient pas la chance de faire des études, pour leur dire qu’ils avaient aussi du talent. J’ai commencé à écrire des essais pour donner à ces jeunes le goût d’entreprendre, de croire en eux. C’est d’ailleurs cette écriture qui, devenant une habitude journalière, a mené à celle de mes romans. Lorsqu’on souhaite exprimer son talent, tout semble d’abord s’y opposer : le manque de confiance en soi, la crainte de nos proches de nous voir échouer, l’environnement social, la situation géopolitique. Mes romans parlent de l’individu qui veut persévérer dans son être et tout s’oppose à ce qu’il le fasse.

  • Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman ?

J’aimerais que l’on retienne cette intimité que l’on a avec Jeanne dès la première page, et le moment où, à la fin du livre, elle retourne au combat avec son chien dansant autour d’elle et qu’elle se dit que la vie doit avoir une promesse en réserve.

Parution le 17 août 2022
365 pages

Retrouvez ce roman aux Editions Calmann-Lévy

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