Le Dernier Enfant Philippe Besson

Par Dominique de Poucques - 31 janvier 2021

Anne-Marie est une mère de famille d’origine modeste. Elle et son mari Patrick travaillent depuis toujours pour la même chaîne de magasins. Ils vivent une vie ordinaire, ont eu trois enfants. Il reste de l’amour au sein de ce couple, même si depuis longtemps, les mots tendres ne sont plus prononcés, les gestes sont économisés. Patrick n’est pas bavard, pas du genre démonstratif. Ce matin, c’est le dernier matin. Celui qui verra leur fils cadet prendre son envol. L’histoire est celle de cette journée qu’Anne-Marie tente d’affronter. Il a été décidé que les parents conduiraient Théo à son nouvel appartement et participeraient au déménagement. Étape par étape, de souvenirs en anticipation, l’idée fait son chemin dans l’esprit d’Anne-Marie : « Théo est le petit dernier et perdre le petit dernier est tout bonnement une dévastation, un anéantissement. »

Philippe Besson examine au plus près le sentiment de cette mère qui voit son dernier enfant quitter le nid. Alors qu’elle pourrait se féliciter du travail accompli, accueillir la perspective d’une liberté retrouvée, elle vacille. Ce fils qui lui échappe provoque un basculement : « Cette fois elle en est sûre, elle vient de perdre son fils. Il n’est pas mort, pourtant elle l’a bel et bien perdu. »

Tout sonne étonnamment juste dans la retranscription des émotions de ce personnage terriblement touchant, pur concentré de simplicité et d’honnêteté : Anne-Marie qui prolonge les minutes avant l’instant qui la séparera de son fils par des moyens futiles, inutiles. Elle qui dans le passé avait la conviction d’avoir accompli quelque chose en regardant ses enfants, mais n’est plus sûre de rien aujourd’hui. Elle encore qui envisage son avenir vide de Théo, vide de tout sens : « La vérité, c’est qu’elle pense à tout ce qui se joue en dehors d’elle, tout ce dont elle est exclue, tout ce que son fils ne lui confie pas, parce qu’un garçon de cet âge parle avec ses amis, pas avec ses parents, elle songe que son fils cloisonne naturellement son existence et que désormais elle se tient du mauvais côté de la cloison , elle songe que, jusqu’à une période récente, elle savait tout et que désormais elle ne sait plus grand-chose, elle partageait l’essentiel et désormais elle n’a plus droit qu’à l’accessoire, elle n’en est pas jalouse, ce n’est pas ça le sujet, elle en est chagrinée ou mortifiée : et si elle ne discernait pas une métamorphose fondamentale, et si elle n’entendait plus ses tracas, ses inquiétudes, et s’il devenait un parfait étranger ? » Philippe Besson parvient à se mettre dans la tête et dans le cœur de cette maman de façon remarquable. Son écriture est vive, rythmée, voire légèrement saccadée, traduisant précisément les pensées qui s’entrechoquent dans l’esprit de son personnage. Le tout forme un résultat époustouflant de justesse, un très beau moment à conseiller en priorité à toutes les mères.

ENTRETIEN

  • Comment avez-vous pu vous mettre dans la peau de ce personnage de mère qui voit son petit dernier quitter le nid ? Votre seul point de vue de fils a-t-il permis cette transposition ?

Je ne pense pas que mon expérience de fils a suffi, mais elle en est le déclencheur. C’est parce que j’ai vécu cette expérience en qualité de fils et que le souvenir m’en est resté que ce livre a pu exister. À 18 ans j’ai quitté ma Charente natale et une toute petite ville de cinq mille habitants. Je vivais dans un milieu très protégé, très entouré. C’était les années 80, il n’y avait pas internet, pas de téléphones portables, donc j’ai quitté un cocon, avec l’idée que je ne reviendrais pas. Mes parents m’ont accompagné jusqu’au meublé que je louais à Rouen.  Quand ils sont repartis, je me souviens d’avoir eu le cœur serré, et j’ai appris des mois plus tard que ma mère avait pleuré pendant tout le voyage du retour, et étais entrée dans une période languissante, triste. Ce qui était surprenant car elle était encore très jeune, je pensais qu’elle allait pouvoir redevenir une femme, une épouse, après s’être beaucoup consacrée à être mère. Ça m’a poursuivi longtemps et on en a reparlé, elle et moi. Du coup j’aurais pu raconter l’histoire du point de vue du fils, ce qui aurait été beaucoup plus simple. Mais choisir le point de vue de la mère était pour moi indispensable. D’abord parce que c’est elle qui souffre, qui vacille, et parce que cela touche à ce que je considère comme mon travail d’écrivain : le fait d’investir un personnage que je ne suis pas et tenter de le rendre juste, crédible. Il faut trouver les bons ressorts. Anne-Marie passe par toute la gamme des sentiments. Il fallait donc s’interroger sur la tristesse, le sentiment de perte, d’abandon, de culpabilité, de peur aussi, parce qu’elle ne protège plus son enfant et à cause de l’inconnu qui s’ouvre devant elle. Je me définis comme un écrivain du sentiment, donc c’était un terrain que je connaissais. Ensuite je me suis dit que ce n’était peut-être pas si loin de ce que l’on ressent lors d’une rupture amoureuse, on perd celui qu’on aime ; pas si loin du deuil, par l’aspect irrévocable de la situation : l’autre ne reviendra pas, ce ne sera plus jamais comme avant. C’est par ce biais que je suis arrivé à me mettre dans la tête d’Anne-Marie.

  • Vous avez dû récolter des témoignages, aussi ?

Oui, il se trouve que j’ai vu certains de mes amis vivre cette expérience (d’ailleurs certains pères ont eu de vraies difficultés aussi.) Cela m’intéressait de comprendre pourquoi ces mamans plongeaient dans une forme de tristesse alors qu’elles étaient des femmes actives, dynamiques, engagées. Pour autant, il m’a fallu me détacher de ces réponses pour faire exister le personnage d’Anne-Marie par elle-même. Je vis ça dans tous mes livres. Au bout de quelques dizaines de pages, les personnages adoptent une consistance. Je ne peux pas leur faire penser ou dire ce que je veux, ils ont une vraie personnalité. Je deviens leur scribe. Dans ce cas-ci la géographie n’est pas définie car je voulais le personnage le plus universel possible. Par contre il existe une réalité sociale : un certain milieu, une famille qui n’est pas décomposée, qui s’aime, même sans l’exprimer. J’ai compris comment elle fonctionnait et je pouvais avancer avec elle. Au bout d’un moment c’est elle qui me guidait.

  • Peu de romanciers parviennent à se mettre dans la peau d’une femme de manière convaincante. Abordez-vous vos personnages très différemment selon qu’ils sont homme ou femme, ou l’un et l’autre vous sont-ils aussi naturels ?

J’aborde toujours mes personnages une fois que je les ai investis, que je les comprends et que j’ai de l’empathie pour eux. Ce n’est pas fondamentalement difficile pour moi d’écrire à la place d’une femme. C’est finalement plus évident que de me mettre dans la tête d’un homme que je ne suis pas.  

  • Comment déterminez-vous si vous aller écrire à la première ou à la troisième personne ?

J’écris très souvent à la première personne et au présent de l’indicatif. Cela m’est nécessaire dans l’écriture et dans mon rapport au lecteur. Ça me permet d’investir mon personnage plus facilement, et d’éliminer une distance qui existe à la troisième personne ou au passé simple, qui indiquerait la convocation du souvenir par exemple. Le présent et le « je » font qu’on ne peut pas échapper au personnage. Le lecteur fait le même exercice et la proximité se fait plus facilement. Comme mes livres fonctionnent beaucoup sur l’empathie, la proximité, l’identification, je pense que c’est nécessaire. Et quand j’utilise la troisième personne, comme dans ce roman-ci, c’est qu’il existe un personnage qui l’emporte sur tous les autres et nous donne l’impression qu’on lit le « je ». Dans ce cas-ci je l’ai fait parce que j’avais besoin qu’on croie à sa spécificité sociale, à son ancrage. Je craignais qu’on la croie trop éloignée de moi pour être crédible si je l’écrivais à la première personne.

  • Faites-vous partie de ces auteurs qui continuent à vivre avec leurs personnages à la fin d’un roman ?

Oui, certains ne m’ont jamais quitté. Il y en a d’autres auxquels je ne pense pas du tout. Anne-Marie m’accompagne, mais comme je suis en pleine promo, c’est normal. Il est possible qu’elle me poursuive longtemps.

  • Vous avez de jolis titres pour vos romans. A quel stade vous arrivent-ils ?

Je suis très sensible aux titres. C’est très variable : certains s’imposent tout de suite, au moment où je commence à écrire. D’autres arrivent en cours d’écriture. Parfois je travaille avec un titre en tête mais qui ne me satisfait pas pleinement. Je mets alors l’idée de côté parce que je ne veux pas que la réflexion pollue le travail d’écriture. Celui-ci est arrivé tout de suite. Après coup je me suis demandé s’il n’était pas un peu anxiogène, s’il ne risquait pas de faire référence à autre chose dans l’esprit des gens, mais à la lecture, c’est vite clair.

  • Ce déchirement que vous décrivez est-il propre à l’amour maternel ?

Je me méfie des généralités et je ne suis pas sociologue, mais je pense que chez les femmes, c’est immémorial. Cette tristesse de l’enfant qui s’en va, cette peur devant cet inconnu qui s’ouvre devant elles était déjà là au premier jour et est intact, y compris chez les femmes actives, jeunes. Ce n’est pas réservé à celles qui n’auraient été « que » mère. Même si le rôle de la femme a évolué, cette peur chez la mère reste de nature inchangée. Pour ce qui est des pères, ils étaient distants, taiseux, ils ne s’impliquaient que peu dans la vie du foyer. Le choc du départ était pour eux moins violent. Dans ma famille, on n’exprimait pas de sentiments. Ils étaient tus, comprimés, c’était interdit. C’est peut-être pour cette raison que je suis devenu écrivain. Aujourd’hui ces choses ont radicalement changé. Les hommes sont devenus des pères, ils sont beaucoup plus impliqués dans l’éducation des enfants, dans la vie concrète de la famille, et je pense qu’ils vont devenir des mères comme les autres, c’est-à-dire ressentir cette dislocation, cette même tristesse quand les enfants partiront. Ce sera peut-être décalé de quelques années.

  • Est-il universel ou propre à nos sociétés occidentales ?

Je pense que les sociétés non occidentales réagissent de la même manière. Le lien d’un parent à son enfant n’est pas indexé sur la géographie ou la civilisation à laquelle vous appartenez. J’ai l’impression que c’est la chose la plus naturelle qui soit.

  • Quelles sont vos lectures ?

Je lis beaucoup mes contemporains. Je viens de terminer « Histoire de la nuit » de Laurent Mauvigné, qui a une écriture virtuose. J’ai lu « Histoire du fils » de Marie-Hélène Lafon, qui a commencé à écrire en même temps que moi. Je l’ai trouvé bluffant. Je lis ou je relis aussi des classiques, et beaucoup de littérature américaine. Je suis un lecteur curieux, gourmand.

  • Y a-t-il des livres que vous auriez rêvé d’écrire ?

Celui de Mauvigné, justement. J’aurais adoré l’écrire, et c’en est douloureux parce que je sais que je suis incapable de le faire. D’autres livres m’accompagnent, comme « L’amant » de Marguerite Duras, que j’ai lu tant de fois. Je m’en sers pour l’écriture de mes romans. Je connais sa scansion, sa sonorité, et j’en suis tellement imprégné que ça finit par transparaitre dans mon écriture. Parfois c’est terrible parce que ça donne quelque chose qui ressemble à un pastiche, parfois ça fonctionne. Dans l’écriture j’apprécie la nudité, la simplicité apparente qui est en fait un travail admirable.

  • Vous parliez de littérature américaine. Vous vivez une histoire d’amour avec les États-Unis. Qu’est-ce qui vous y plaît ?

Tout. Les espaces, la démesure, même leurs défauts. Je déteste leur rapport à la religion, aux armes, au complotisme, mais j’aime leur énergie, leur simplicité, leur générosité. Les paysages aussi. J’aime ces villes horizontales comme Los Angeles, qui sont composées de deux tiers de ciel bleu. La vie y est moins éreintante. Ça me plait infiniment. Je continue à découvrir des villes américaines dans lesquelles je pourrais vivre. Elles m’éblouissent et je n’en ai pas encore fait le tour. Comme je parle la langue, je ne me sens pas du tout un étranger là-bas.

  • Vous avez d’ailleurs traduit de la poésie anglophone.

Oui. C’est arrivé par hasard. L’éditeur français de ce jeune poète anglais cherchait  un traducteur. Il trouvait que ces poèmes avaient une résonnance avec ma propre écriture, de mon univers. J’ai d’abord refusé, mais après avoir lu le recueil de poèmes, j’ai changé d’avis. Je suis très heureux de l’avoir fait mais ça m’a pris énormément de temps et ça a été difficile. Il faut pouvoir rester fidèle au texte de l’auteur et trouver une résonnance française. J’ai beaucoup aimé l’exercice mais je ne recommencerais pas.

Parution le 07 janvier 2021
208 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Julliard

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