Le pays des autres Leïla Slimani

Par Dominique de Poucques - 11 mai 2020

Ce pays des autres, c’est le Maroc d’après-guerre, sous protectorat français, jusqu’à son indépendance en 1956. C’est ce pays dans lequel personne ne trouve sa place : ni les autochtones humiliés par l’autorité française, ni les colons désorientés dans une contrée qu’ils ne comprennent pas.

Leïla Slimani raconte dix années de la vie de Mathilde, alsacienne amoureuse d’un soldat marocain rencontré alors qu’il se battait aux côtés des Français pendant la seconde guerre mondiale. Elle l’épousera et le suivra dans ce pays à la lumière éblouissante et aux fragrances entêtantes. Ce pays qui la faisait rêver se révèle moins enchanteur que dans ses prévisions. Une fois rentré au pays, Amine, son mari, n’est plus le même : obsédé par le rendement de ses terres, se tuant à la tâche, il laisse peu de place à autre chose que le travail acharné. Mathilde, isolée dans une campagne aride, souffre de ne pouvoir partager ce qui lui tient à cœur, qu’il s’agisse de sentiments profonds ou de détails moins signifiants. « Pendant le brûlant mois d’août, elle s’assit à même le sol en ciment, habillée d’une combinaison et, dans une belle étoffe de coton, elle confectionna une robe pour sa fille. Personne ne vit comme c’était beau, personne ne remarqua le petit détail dans le fronçage, le nœud au-dessus des poches, la doublure rouge qui rehaussait le tout. Elle en mourait, de l’indifférence des gens à la beauté des choses »

Ce que l’on retient du récit, c’est l’ambivalence et la dualité : ambivalence des sentiments – amour et mépris, désir et honte, admiration et ressentiment – et dualité culturelle : Mathilde ne parviendra jamais à se défaire des coutumes de son pays, qui ne cessera de lui manquer. Amine, lui, restera farouchement attaché aux traditions de son peuple. L’amour qu’il porte à sa femme ne suffira pas à lui faire comprendre, ou à accepter ce qui la fragilise. Leur fille Aïcha, subjuguée par la religion catholique dès son arrivée au pensionnat français, se réfugiera dans un mysticisme exacerbé. Elle oscillera toujours entre les deux communautés, craignant de ne pouvoir se fondre dans aucune.

Les personnages sont dépeints sans complaisance ni parti pris, sans jugement non plus. On ne décèle ici aucun manichéisme : chacun est tour à tour victime et bourreau. L’auteure relate les mains tendues qui ne rencontrent personne, les non-dits qui se mettent à remplir l’espace, et finalement une vie entière. Elle examine le microcosme d’une famille mixte pour démontrer en parallèle la complexité de la relation entre deux pays, unis pour le meilleur et pour le pire. Elle décrit le sort des femmes privées d’indépendance dans un monde et une époque qui les considèrent comme inaptes à décider de leur propre sort.

De sa plume impeccable, Leïla Slimani nous passionne pour son roman et ses personnages, grâce à leur sincérité. Il n’y a pas de coups bas, pas de mensonges ; chacun apporte simplement son vécu et ses espoirs, et lutte désespérément pour obtenir ce qu’il désire. Alors comme elle, on les observe et on tente de les comprendre, sans les juger.

Collection Blanche Gallimard
Parution le 5 mars 2020
368 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Gallimard

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