les chemins du sacrÉ frÉdÉric lenoir

Par Dominique de Poucques - 23 décembre 2020

Frédéric Lenoir, philosophe, sociologue, écrivain, publie en cette fin d’année un superbe ouvrage reprenant les photos et le récit de son voyage autour du monde. Le livre est constitué de cinq tableaux illustrant le thème de la quête du sacré qui « en fin de compte, se lit plus dans un visage ou un paysage qu’à travers des mots. »

Le premier tableau relate comment trouver le sacré en faisant l’expérience de la nature. Du Guatemala à l’Australie, Frédéric Lenoir rencontre guides spirituels et guérisseurs qui voient en la nature notre alliée animée, notre indispensable lien de vie. Selon Lance, guérisseur aborigène dans le Queensland, « Ceux qui ont tout perdu, ce ne sont pas tant les aborigènes qui ont été dépossédés de leur terre, ce sont les Occidentaux, qui se sont déliés du lien vital à la nature. »

C’est à travers le prisme de la sagesse que se poursuit le voyage, entre l’Inde et le Japon. Rituel et méditation sont les maîtres-mots de ce chapitre. Dans le kyudo comme dans l’art de servir le thé, il s’agit d’ouvrir son esprit et son cœur.

Le tableau suivant se concentre sur la marche comme moyen de se (re)connecter à soi et au sacré. Le pèlerinage vers un lieu saint est un moment incontournable de la démarche, souvent riche en rencontres éclairantes. Associée à la méditation et impliquant toujours la communion à la nature, la marche permet une transformation intérieure proche d’une renaissance.

Une autre expérience forte est celle du choix de la solitude comme chemin vers le sacré. En Ethiopie comme au Népal, les ermites vivent en dehors du temps, coupés du monde, en quête de l’essentiel. La solitude est pour eux la seule voie vers la délivrance qui se trouve au bout du chemin spirituel.

Pour finir, le philosophe voyageur invite à parcourir le chemin de l’expérience de la beauté. Peintre, créateur de jardin et derviches tourneurs accomplissent leur art dans l’unique but d’atteindre l’expérience sacrée.

De paysages sublimes en visages rayonnants, il est difficile de déterminer ce qu’il y a de plus beau entre ces pages. Les photos de ces lieux magiques et les portraits de ces hommes et femmes rencontrées au fil des pérégrinations du voyageur sont somptueux. Ce qui frappe l’esprit et émerge de ces visages, c’est peut-être la beauté de leur âme.



ENTRETIEN

À travers le livre on constate que la recherche du sacré nécessite un certain éloignement, voire un isolement, parfois total. Vivre cette expérience pleinement impliquerait-il de faire le sacrifice de l’autre ?

Pas nécessairement. Ce n’est vrai que pour les ermites, qui ne trouvent ce qu’ils recherchent que dans une solitude totale et doivent nécessairement s’isoler. Mais beaucoup de personnes en quête de sacré vivent en communauté, comme les moines et les nonnes bouddhistes ou les jaÏns.

Pour ce qui est du pèlerinage, au cours de la marche, qui se fait traditionnellement seul, on fait des tas de rencontres, on partage énormément. Et lorsqu’on marche non accompagné, on rencontre la nature, dans laquelle on n’est jamais solitaire. Moi qui aime beaucoup la nature, quand je passe du temps à la montagne ou face à la mer, je ne me sens pas seul du tout. C’est un moment de communion avec le monde. Les oiseaux, les arbres, le vent sont de véritables présences.

Ce voyage et ce livre ont dû demander des efforts organisationnels importants. Comment avez-vous trouvé ces personnes ?

Je n’aurais pas pu le faire s’il n’y avait pas eu un projet de film en parallèle. A la base, il s’agit d’une production établie pour faire cinq films sur le thème du sacré, qui seront diffusés au printemps sur Arte. Du coup nous avions des moyens importants. Deux personnes ont travaillé un an à la recherche de tous ceux qui apparaissent dans le livre. Je donnais des indications à propos de ce que je recherchais, mais je n’en connaissais aucun. Nous avons aussi fait appel à des ethnologues, qui nous ont communiqué des noms de personnes susceptibles de nous accueillir. Au moment du départ, tout était planifié. Nous arrivions dans des endroits éloignés et authentiques mais où on nous attendait, avec guides et traducteurs. C’était une fameuse organisation.

Quel est d’après vous l’avenir du sacré ? Y a-t-il une pérennité possible pour ces guérisseurs, ces chamanes ?

Si on entend le sacré au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire un sentiment d’émerveillement (ou de crainte) devant la beauté du monde, et un questionnement sur le mystère de la vie, ce sentiment ne peut que perdurer. Tant qu’il y aura des êtres humains il y aura des questions existentielles universelles. Mais il est vrai qu’il existe un risque de rupture des traditions. En Australie par exemple, on voit les jeunes aborigènes arborer des t-shirts de marque et rêver de la ville. Cette nouvelle génération pourrait ne pas reprendre le flambeau.

La nature a une place importante dans la plupart des quêtes spirituelles que vous mentionnez. Ces communautés ont-elles conscience du drame environnemental qui se joue ?

Tout à fait. Lina, la chamane maya que j’ai rencontrée au Guatemala me disait que notre mère nourricière est la nature, que les occidentaux traitent comme une chose et détruisent en la pillant. Lance, le guérisseur aborigène parlait lui aussi de ce que nous, occidentaux, avions perdu en nous éloignant de notre lien vital à la nature.

Quel regard portez-vous sur la culture occidentale ?

La culture occidentale a permis beaucoup de choses positives : les progrès de la médecine, un confort matériel qui n’est pas négligeable, les démocraties. Hélas il y a quelques points noirs, dont la rupture avec la nature qu’on ne respecte pas, avec les conséquences graves que cela continuera d’avoir ; le capitalisme effréné a entraîné l’homme dans l’illusion d’un bonheur factice, fait uniquement de biens matériels, qui ne peut nous satisfaire. Alors que tous les gens très pauvres que j’ai rencontrés se satisfont pleinement du peu qu’ils ont. On voit très bien que l’avidité est un vice occidental terrible.

L’instant présent existe-il dans cette culture occidentale ?

Je pense que c’est plus une question d’individu que de culture. Certaines personnes sont toujours présentes à ce qu’elles font, d’autres pas. C’est aussi dépendant du métier que l’on fait: les artisans par exemple sont souvent très ancrés dans le moment présent, en pleine conscience de ce qu’ils sont en train de faire, ce qui est difficile dans d’autres métiers, comme ceux de la communication. Bien sûr les modes de vie urbains, rapides, ne favorisent pas l’attention à l’instant présent.

Quel est votre regard sur cette pandémie ? Pensez-vous qu’elle représente notre dernière chance ?

Je ne parlerais pas de chance, puisque c’est une période difficile, mais bien d’opportunité. En chinois, le mot « crise » est représenté par deux idéogrammes : l’un veut dire « danger » et l’autre « opportunité ». Dans toute crise il existe l’un et l’autre. Il faut être capable de voir ce que la crise nous dit de ce qui ne va pas. Cela nécessite de faire des choix. Cette crise est systémique, elle est à la fois économique, écologique, sociétale. Le lien entre les différents dangers actuels est à trouver dans ce monde devenu celui de la quantité. Efficacité et rentabilité tuent planète et individus.

Restez- vous optimiste malgré tout ?

Je le suis pour une part dans la mesure où je sais qu’il existe des solutions. J’ai un côté plus pessimiste parce que peu de personnes ont envie de changer. Je crois qu’il faudra vivre des crises encore plus importantes pour que le déclic se fasse réellement, qu’on change de mode de vie, pour aller entre autres vers une économie circulaire. Aujourd’hui nous sommes prêts à modifier quelques comportements, mais il est temps de faire des liens entre les difficultés qui se présentent et d’opérer des changements importants et durables.

Est-il difficile pour vous de passer d’un monde à l’autre ? Vos retours de voyage nécessitent-ils de vous réadapter à notre réalité, à l’hyper-communication ?

Je ne cloisonne rien. Tout se mélange. J’ai fait des choix concernant mon propre mode de vie il y a des années. J’ai quitté la ville pour vivre dans la nature, avec un rythme de vie très sain. Je me lève avec le soleil, je suis ancré dans la nature. J’ai installé des panneaux solaires, j’essaie d’avoir un mode de vie le plus respectueux possible de mon environnement. Bien sûr je dois parfois faire des compromis. Mes voyages impliquent des déplacements en avion et je me l’autorise parce que cela me permet de transmettre un message qui me semble important. Je ne ressens pas de choc à mon retour parce qu’il y a une certaine cohérence entre mes voyages et ma vie ici. Pour ce qui est de la communication, je suis présent sur les réseaux sociaux parce qu’ils permettent des échanges, principalement avec mes lecteurs. Je m’en sers pour transmettre des photos, des textes de sagesse. C’est un moyen d’être en lien, de partager. Mais je ne les utilise pas pour aller chercher de l’information chez d’autres. Je ne veux pas me laisser envahir par ça, ni par les médias en général, que je consulte de manière très limitée. Je me protège.

Vous n’êtes jamais tenté de tout quitter et de rester dans un des endroits reculés similaires à ceux que vous présentez dans votre livre, à l’instar d’un Matthieu Ricard ?

J’ai tout quitté quand j’étais plus jeune pour passer trois ans dans un monastère. J’ai compris que ce n’était pas fait pour moi, que j’avais besoin d’une vie affective, de liberté, de rencontres. J’ai alors choisi une vie qui correspond précisément à ma vraie nature. Je pense que c’est la clé du bonheur : se réaliser en fonction de sa nature. Bien sûr je ne peux pas savoir de quoi l’avenir sera fait et j’ignore ce que j’aurai envie de vivre quand j’aurai 80 ans. Peut-être que je retournerai dans un monastère, mais pour l’instant je n’ai pas envie de radicalité.

Sur un plan plus personnel, je vous ai entendu lors d’une conférence parler de votre relation à votre père. Vous avez dû vous détacher de son regard, qui était pour le moins limitant. Aujourd’hui, vous sentez-vous un homme libre ?

Oui. J’étais prisonnier de son regard, et j’ai dû m’en libérer. Cela m’a pris 20 ans et un travail intérieur important. En dehors de cette relation-là, de manière générale, je me sens de plus en plus libre. Il me reste des choses à régler, j’ai mon lot de petites peurs et de petites addictions, mais globalement, j’ai l’impression d’avoir fait les choix de vie qui me conviennent, au-delà du regard des autres. J’ai gagné en confiance, donc je suis plus en paix avec moi-même et autrui.

Quel rêve vous reste-t-il à réaliser ?

Il y en a trois. Ce sont des rêves de réalisation artistique : j’adorerais réaliser un long-métrage de fiction ; j’aimerais pouvoir un jour passer plus de temps à jouer du piano et composer ; et puis j’aime la poésie, je voudrais reprendre l’écriture que j’ai délaissée adolescent, par manque de temps.

Parution le 11 novembre 2020

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Editions de l’Observatoire

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