Les fruits tombent des arbres Florent Oiseau

Par Dominique de Poucques - 11 octobre 2021

Florent Oiseau publie son quatrième roman, sans doute le plus abouti. Il y brosse le portrait d’un perdant magnifique, observateur invétéré du petit univers qui l’entoure. Mollement miné par son divorce, il a réussi deux choses dans sa vie : sa fille et les omelettes aux champignons. Son quotidien est un jour chamboulé par la mort subite d’un de ses voisins, qui s’écroule à l’arrêt de la ligne 69. S’en suit une quête plus ou moins définie, faite de rencontres vécues ou imaginées, de rendez-vous ratés sans réels regrets, de trajets en bus et de verres de lait glacé.

Impossible de ne pas noter les similitudes entre ce personnage de quinqua désabusé et le jeune auteur, incorrigible oiseau de nuit qui avoue ne rien savoir des matins. Sous l’apparente apologie de l’oisiveté se cache une judicieuse analyse des comportements et des sentiments humains, résultat d’une rare capacité d’observation. Derrière l’humour se tapit l’émotion, sarcasme et poésie formant un ménage magnifique et étonnant. On ressort du roman ébahi par la justesse du croquis et la beauté des descriptions. Florent Oiseau vient de recevoir le Prix du roman qui fait du bien, et on applaudit des deux mains.

ENTRETIEN

Vous avez un véritable talent d’écriture, de l’humour et un sens de l’observation remarquable. Vous n’avez jamais pensé à faire du one man show ?

Non, pas du tout. On me l’a déjà fait remarquer, mais ce n’est pas du tout pour moi. Pourtant je suis très drôle, je me fais rire moi-même. Mais monter sur scène, non, vraiment. J’ai sans doute toujours eu ce sens de l’observation et je suis capable de m’intéresser à beaucoup de choses qui ne me concernent pas du tout. Par exemple je suis un expert en vernis semi-permanent. Pour autant, je fais très peu de manucures. Plus sérieusement, depuis que je suis tout petit j’ai fréquenté des endroits pour lesquels je n’avais pas l’âge requis, et de bars interlopes en rencontres, de différents boulots en différents lieux de vie j’ai absorbé beaucoup.

Il faut pouvoir s’intéresser aux gens pour les observer de la sorte.

Je ne sais pas si je m’intéresse tant aux personnes qu’à ce qui les anime, ce qui les émeut. Ce qui est sûr c’est que je m’intéresse aux manies des gens, à ce qu’ils font, ce qu’ils mangent, ce qui les intéresse ou les fait rire. Ça m’a toujours captivé.

Racontez-moi quand et comment vous avez commencé à écrire.

Au lycée en banlieue parisienne, j’ai rencontré un jeune type qui lisait beaucoup, ce qui me paraissait déjà très exotique. Jusque-là tout ce qu’on nous avait imposé comme lectures scolaires m’avait profondément barbé. Et lui m’a fait lire Bukowski, quand j’avais entre 16 et 18 ans. J’ai découvert que cette écriture existait, était possible. Ensuite j’ai fait quelques jobs alimentaires puis j’ai arrêté de travailler à 20 ans pour écrire un roman. Il n’avait aucun intérêt, je l’ai envoyé à six ou sept éditeurs pour autant de refus. À l’époque je n’avais pas conscience de son manque d’intérêt et je me suis demandé pourquoi il était refusé partout. Je me suis penché sur la réalité des statistiques du monde de l’édition et j’ai découvert que j’avais 0.006 % de chances d’être publié. Comme généralement, même avec un pourcentage de chance favorable, je parviens à faire en sorte d’échouer, j’ai laissé tomber. Mais j’étais resté sur ma faim et je suis tombé un peu plus tard sur un concours de nouvelles, comme il en fleurit partout en France. Le thème était libre, avec une dotation de 300 euros. J’ai écrit quelque chose qui dépassait le format imposé du concours, mais le résultat me plaisait. Je suis alors tombé sur le site des éditions Allary, qui acceptent les envois par mail. À ce moment-là j’avais une moitié de roman ; je l’ai envoyé en un clic en leur disant que la suite était en cours, et ils m’ont contacté.

Chez vous le loser est magnifique ; en tous cas il est en phase avec lui-même, il s’assume totalement. Vous ressemble-t-il ?

Dans ce roman-ci, le personnage est en tous cas très lucide : conscient de ce qu’il est, de ce qu’il ne sait pas faire et de ce qu’il a raté. En ça, il me ressemble. Je crois qu’à une époque je me complaisais dans un certain style de vie, je me présentais dans les soirées étudiantes en tant que pompiste avec une certaine ironie, je disais que c’était « l’essence même de la vie », quand j’étais agent d’entretien je déclarais « aspirer à mieux », etc. Je ne sais pas si j’étais magnifique, mais j’étais en tous cas un loser. Maintenant je peux moins en jouer, je vais dans des hôtels 4 étoiles pour parler de mon livre, c’est assez différent. On y prend goût d’ailleurs. Cela dit sur les 365 jours de l’année, j’en vis 10 comme Rihanna, pour le reste je suis dans mon quartier, avec mes habitudes et les têtes que je connais.

Seriez-vous, comme votre personnage, capable de ne pas vivre quelque chose de joli de peur de ne plus le vivre un jour ?

Oui, sans doute. Lui est désabusé. Il est un peu revenu de tout, sans être vraiment allé nulle part. Avec cette fille de 25 ans il sait que ça ne mènera à rien, pour elle comme pour lui. C’est surtout en tant qu’auteur que ça me plaisait qu’il ne se passe rien entre eux. Je trouvais ça plus triste, plus sensuel.

Ce qui caractérise votre personnage c’est sa sincérité. Il ne joue pas et c’est fondamentalement une bonne personne. Vous avez déjà mis en scène de mauvaises personnes ?

Dans mon premier roman, le personnage n’a pas plu à tout le monde. Moi je le trouvais attachant. C’était un type qui sombrait, et qui, lui, n’était pas très lucide. Mais je crois que je serais capable de dépeindre un très sale type. Quand j’écris, je cherche à éviter à la fois le sentiment facile et le sentiment trop difficile, ou faussement difficile. J’essaie d’être entre les deux, juste, neutre. C’est comme ça que je situe ce personnage-ci.

Qu’aimez-vous lire ?

Je lis peu, 4 ou 5 livres par an. Du coup je fais une véritable enquête avant d’ouvrir chaque bouquin. J’aime beaucoup Jean-Paul Dubois, que j’ai découvert il y a quelques années. Il est plus engagé que moi, plus militant, j’aime tous ses livres. Et Franz Bartelt, moins connu, qui est pour moi le meilleur. Je ne comprends pas pourquoi son œuvre reste si confidentielle, je le soupçonne de se complaire dans cet anonymat.

Que vous manque-t-il aujourd’hui, qu’on puisse vous souhaiter ?

Un deux-pièces ? J’adorerais un appartement dans lequel le lit et les plaques de cuisson se trouvent dans des pièces séparées.

Parution le 19 août 2021
240 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Allary Éditions

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