Paradis perdus Éric-Emmanuel Schmitt

Par Dominique de Poucques - 13 mars 2021

Éric-Emmanuel Schmitt entame avec ce premier volet une tâche à l’ambition colossale : 8 tomes, 5000 pages pour raconter l’histoire de l’Humanité. Celui-ci voit son héros Noam, fils du chef d’un village lacustre, aux prises avec un père méprisable qu’il vénère pourtant. Forcé à l’exil, il quitte la vie simple et paisible qu’il a toujours connue. Ce faisant il découvre la liberté et l’enchantement auprès de son oncle Barak, hercule au grand cœur, le parfait opposé du père de Noam : « C’est pour apprendre où je vais que je marche. » À mesure que nous vagabondions, je m’avisais que Barak ne mentait pas. Il ne prévoyait pas où ses pas l’emmenaient, il avançait par goût, goût de la pure dépense physique, goût de la découverte.  Il m’invitait à me laisser surprendre, à accueillir ce que notre errance amenait. « Quand tu sais où tu te rends, tu te contentes de passer. »

L’auteur fait de Noam le témoin actif des grands bouleversements de l’Histoire en revisitant ses mythes fondateurs. Ici, le héros providentiel sauve les siens du déluge. Tout au long du récit plane une pointe de mystère liée au fait que curieusement, Noam semble ne pas vieillir.

On retrouve derrière la plume parfaite d’Éric-Emmanuel Schmitt ce talent de dramaturge qui fait de lui un expert dans l’art de la surprise et du rebondissement. On ne boude pas son plaisir en rejoignant cette immense aventure, monumentale saga traversant les âges, prétexte à réexplorer notre parcours sous un nouvel éclairage.

ENTRETIEN

Vous venez d’entamer une formidable aventure. Pas seulement pour Noam, votre personnage principal mais aussi pour vous puisque le roman est très bien reçu. Au fond, cette histoire se résume peut-être à ce que l’on perd et ce qu’on l’on gagne au cours d’une existence : Noam perd la vie simple telle qu’il la connaissait au village, mais il perd aussi son père, ou en tous cas l’image qu’il s’en faisait. En revanche il gagne la liberté, la contemplation, et surtout l’éternité. Éternité pour lui-même et éternité des sentiments.

Parfois les paradis perdus sont des illusions perdues, et il vaut mieux les perdre. Effectivement, Noam pousse avec un amour admiratif et inconditionnel pour son père et il va découvrir que c’est un être beaucoup plus complexe et sans doute pervers, assez peu soucieux du bonheur des autres, celui de son fils y compris. Noam va en revanche réévaluer la figure de sa mère, qui est au départ dans l’ombre et qu’il va finalement voir comme la femme magnifique qu’elle est. Il découvre l’horreur de ne pas vieillir puisqu’il va voir son fils devenu vieillard s’éteindre dans ses bras.

Pourquoi d’ailleurs avoir choisi l’éternité pour Noam ? Vous auriez pu lui faire une descendance qui nous permettrait aussi de traverser le temps en suivant les différentes générations. C’est un parti pris osé, il fallait que vos lecteurs y adhèrent.

Les personnages immortels dans la littérature ou les légendes sont toujours des monstres, comme les vampires par exemple. Je voulais que cette fois cela arrive à un homme, un être doté d’une vraie sensibilité humaine. J’avais un terrain totalement vierge pour le faire. En le faisant vivre plusieurs siècles je peux montrer qu’il est en réalité derrière des personnages que l’Histoire a retenus et déformés. L’Histoire est un récit qu’on fabrique. Ce premier tome raconte comment Noam a été transformé en Noé, comment on lui a inventé une conscience qu’il n’avait pas, une intervention de Dieu, etc. C’est aussi un jeu, à la fois intellectuel et littéraire, de faire de Noam non pas le spectateur des grandes évolutions historiques mais bien un acteur. Ça me permet de stimuler mon lecteur en le poussant à se réinterroger sur notre chemin.

Pourquoi commencer cette aventure avec Noé ? Vous auriez pu choisir les figures emblématiques d’Adam et Ève. Vous aviez déjà utilisé Noé comme symbole dans un roman. C’est une figure qui vous tient à cœur ?

C’est très réfléchi. C’est avec Noé que l’Humanité rentre dans l’Histoire. La Bible raconte que Dieu, furieux contre les hommes pour leur insouciance et leur irrespect, décide d’en finir en envoyant un déluge universel. Tout en faisant cela il choisit un homme juste pour qu’il sauve l’humanité et les animaux. Tout à coup arrive cette idée que l’homme est responsable du vivant. C’est totalement nouveau. A partir de là, l’homme a la charge de l’homme. La société humaine a développé cette ambition postdiluvienne. Je voulais montrer que Noé est un héros malgré lui. Il n’a aucune dimension ou posture héroïque à priori, ni de clairvoyance ou de supériorité. Il devient un héros parce qu’il est responsable des gens qu’il aime. Il est d’une modestie totale, ce qui ne l’empêche pas d’être admirable. Les hommes ne supportent pas cela car il leur faut des héros, des choses claires, bien fabriquées pour que les histoires subsistent. Noam va démontrer pendant des siècles que les hommes ont besoin de se rassembler autour d’une fiction à laquelle ils croient. Peu importe qu’elle soit vraie ou pas, tant qu’elle rassemble. Ce sont les mythologies, les spiritualités, les récits fondateurs, puis les idées politiques, l’idéal du progrès, etc. Il y a toujours une adhésion à une fiction qui associe les hommes.

Votre roman est entre autres une réflexion sur l’écologie, à travers ce que l’homme impose à la nature, ce qui résonne avec ce que nous vivons aujourd’hui. Mais ce processus est déjà entamé à l’époque de Pannoam. Le signe qu’il s’agit d’un cycle sans fin ?

Oui, mais avec une nuance. Depuis le tout début, l’histoire de la nature est en mouvement, et donc celle de l’homme également puisqu’ils sont liés. Mais aujourd’hui l’événement nouveau, le grand moteur de l’histoire, c’est l’intervention humaine. L’homme n’a plus besoin de Dieu ou de la nature pour provoquer une catastrophe, il y arrive tout seul. Le propre de notre époque est la prise de conscience que notre humanité est peut-être allée trop loin.

D’ailleurs Noam écrit car il a peur d’un effondrement qui semble inévitable. C’est un sujet réel aujourd’hui. Des survivalistes se rassemblent. Comment doit-on les voir ?

Il y a différents groupes de survivalistes : certains trouvent que notre état de dépendance est excessif et qu’il est dommage que l’individu ne puisse plus subvenir à ses propres besoins. C’est un survivalisme un peu scout, mais intelligent. Ce n’est pas une mauvaise idée de savoir comment faire un feu, coudre ses vêtements, etc. Mais il y a un survivalisme beaucoup plus angoissé qui croit à l’effondrement de la société telle qu’elle est, avec des pénuries et leurs conséquences. Ses adeptes se préparent à vivre dans le monde d’après. Et la troisième catégorie est composée d’intégristes qui veulent hâter la fin du monde pour pouvoir régner. Je pense que l’inquiétude face à notre manque d’autonomie est parfaitement légitime, la crainte d’un après est un peu plus fantasmatique et l’intégrisme est un réel terrorisme.

Noam se retrouve à l’époque contemporaine au Liban. Pourquoi ce choix ?

Je trouve que le Liban est le théâtre de tous les conflits du monde. Il est étranglé par les pressions politiques, il est la scène des conflits mondiaux. C’est un pays que j’aime tendrement parce que j’aime la force de vivre des Libanais. Malgré tous ces étranglements, ils dansent sur un volcan. J’admire cette énergie vitale. La grotte que je décris à son réveil est un des plus beaux endroits au monde.

Vos personnages sont attachants, particulièrement Barak, le sage. Qui ont été les Barak de votre vie ?

Dans ma vie j’ai rencontré des gens extrêmement intelligents mais très simples, qui ignoraient qu’ils étaient intelligents. Ça m’a toujours profondément ému. J’aime les gens qui ont une vraie sagesse de vie, une réelle empathie envers les autres, une intégration naturelle dans l’univers. Ça m’émeut beaucoup. Barak a la couleur de cette émotion-là. C’est une petite fleur dans un corps de colosse, un héros romantique qui n’a pas le physique. Je suis attendri par les personnes qui n’ont pas le physique de leur âme. Ces contrastes créent de l’attachement.

On comprend au cours du récit qu’on sera amenés à revoir les personnages de Noura et Derek. Reverra-t-on Tibor, aussi ?

Je ne peux pas vous répondre, personne ne le sait encore. Je préfère laisser planer le doute sur la question.

Parution le 3 février 2021
576 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Albin Michel

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