prudence et passion christine jordis

Par Dominique de Poucques - 13 novembre 2020

Christine Jordis est journaliste, écrivain, critique littéraire et éditrice, depuis toujours passionnée de littérature anglaise.

Dans cet ouvrage, cette inconditionnelle de Jane Austen transpose les personnages du roman « Raison et sentiments », paru en 1811, dans notre époque. Deux sœurs, l’une raisonnable et posée, l’autre fougueuse et incapable de concessions. A travers les raisonnements de ces personnages, leurs confrontations verbales et idéologiques, Christine Jordis passe au crible les prises de position les plus répandues aujourd’hui.

Ce livre, à mi-chemin entre l’essai et le roman permet à l’auteure de passer au scanner notre société, fustigeant la bien-pensance, dénonçant les dangers découlant de la pensée unique. Elle invite chacun à se reconnecter à soi-même pour (re)trouver sa pensée propre. Cette reconnexion passe inévitablement par une prise de distance avec les réseaux sociaux et/ou les idées toutes faites, énoncées par politiciens et intellectuels en quête de public et répétées par le plus grand nombre. « Les gens qui ont des idées à eux et vivent selon ces idées, tu peux les compter sur les doigts d’une main, même parmi tes amis », fait-elle dire à son personnage. « Il faut une sacrée conviction pour aligner sa vie sur ses idées. D’ailleurs la plupart des gens n’ont pas vraiment d’idées : pas même besoin de mentir ; ils suivent, ils répètent. Moi je les vois comme des instruments à la fois vides et sonores. »

Aucun sujet de société n’est laissé de côté. La presse et la justice ne trouvent pas (plus ?) grâce à ses yeux : « Et si la presse était un accélérateur ? En grande partie responsable du climat de décomposition qui s’est installé dans le pays ? Par son refus complaisant de faire face à la vérité pour mieux servir les tabous ou les mots d’ordre en place en procédant à un demi-mensonge continuel qui brouille le jugement et propage la confusion ? Les journalistes ne répondent de rien, ne sont responsables de rien, et si on s’avise de s’interroger sur leur pratique, on est renvoyé d’un coup sec, comme une balle de ping-pong, dans le camp du mal. Je ne sais plus quel provocateur a dit – à mon avis il n’avait pas tort – que les journalistes et les juges étaient les seules catégories de la population qui pouvaient saccager des vies sans avoir à en rendre compte. » Sa position sur le féminisme et le mouvement #MeToo semble dissonante. Son propos est osé, trop pour certains, car souvent éloigné du politiquement correct. Malgré cela, il peut être intéressant d’aller au-delà de ce qui est communément admis pour trouver de la nuance là où elle la place.

Christine Jordis ne se reconnaît pas dans le monde tel qu’il est aujourd’hui et elle le dit, convaincue que « se taire est pesant, parfois destructeur. Se taire implique une terrible contrainte que l’on s’impose à soi-même. »



ENTRETIEN

C’est un roman riche, dans lequel les idées fusent ; aucun thème actuel n’est laissé de côté. Vous peignez un portrait peu reluisant de notre société. Pourquoi avoir choisi le roman ? Vous auriez pu faire un essai.

L’essai est en effet plus mon style. Je n’ai pas une imagination de romancière. Mais ç’aurait été très banal que je l’écrive sous forme d’essai, et d’autres le font mieux que moi. Je pense à Finkielkraut, ou Bruckner et son art de la formule. J’aurais écrit des banalités, me semble-t-il. Alors que m’abritant derrière Jane Austen, qui est tout de même une autorité, essayant de transposer un roman du 19ème à un roman du 21ème, tout en ayant la trame, les personnages et leur psychologie, ça me donnait une base assez solide pour opérer.

Votre message principal est : « Attention à la pensée unique, prenez du recul ! Pensez par vous-même. » Vous croyez que c’est encore possible ? Je pense par exemple aux jeunes, qui sont baignés dans les réseaux sociaux. 

Le livre ne s’adresse pas aux jeunes. Je pense que comme ils n’ont rien connu d’autre, ils ne peuvent pas éprouver ce décalage que je ressens.

Vous écrivez que se taire peut être destructeur. C’est la raison de ce livre ?

Exactement. Parce que je ne veux plus me taire. Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, dont je me méfie, car je ne veux pas sortir à chaud ce que je pense. Ce serait sans nuance et violent. J’ai préféré écrire ce livre, parce que cela m’était nécessaire, pour exprimer mon profond malaise.

Comment votre ouvrage est-il perçu ? Vous nagez plutôt à contre-courant sur beaucoup de questions d’actualité, c’est une démarche osée.

Oui, et je savais très bien qu’en l’écrivant je prenais de gros risques. Les gens ont tendance à simplifier plutôt que de chercher la nuance. Ils vont en ressortir par exemple que je condamne #Metoo, ce qui n’est pas vrai du tout. Le livre est sorti le 2 septembre, et personne en France ne l’a encore mentionné. Le Nouvel Obs m’a clairement dit que je n’étais pas suffisamment dans leur ligne éditoriale. J’ai été interviewée longuement par le New York Times et je sais qu’ils modifieront mon propos pour obtenir un résultat politiquement correct. Cette presse officielle et ronronnante juge mon livre non pas d’après ses nuances, mais d’après des lignes générales très vite décelées, et va rapidement me classer et m’ignorer. Je le savais. Il n’y a pas de débat possible à l’heure actuelle en France. La Belgique semble plus prête à communiquer autour de mon livre.

Êtes-vous, comme je le pense, proche du personnage d’Elena ?

Pas tout à fait. D’ailleurs ce que je fais en écrivant ce livre manque de prudence, ce qui est à l’opposé de son caractère.

Vous parlez d’égalitarisme galopant, de dictature aérienne, vous écrivez : « L’université est devenue un lieu d’intolérance. » Quand pensez-vous que tout a basculé ? Comment en est-on arrivé là ?

Pour ce qui est de l’université, la France s’est emparée de la situation qui existe aux Etats-Unis pour en faire sa propre cause. Or les contextes sont différents. Mais l’extrême gauche française est influencée par les universités américaines, qui prônent une victimisation des minorités. Pour le reste, il est difficile de savoir précisément à quel moment a eu lieu le changement. Je sais que je ne me sens pas bien dans le monde actuel, beaucoup de choses me gênent. Lorsque je suis entrée dans l’édition en 91, je me sentais dans un monde qui était le mien. Puis les choses ont changé et en lisant les critiques et les journaux je me rends compte que ce monde n’existe plus. Et le confinement a encore accentué les problèmes. La pression est montée d’un cran.

Pensez-vous que c’est aussi en partie parce que vous avez-vous-même fait partie de ce monde de la presse, qu’elle est particulièrement sévère avec vous ?

C’est en tous cas vrai pour le journal Le Monde, qui m’ignore superbement.

Vous préféreriez qu’on vous fasse une critique négative plutôt que de vous ignorer ?

Le plus terrible serait une critique qui se servirait d’une phrase sortie de son contexte et sans nuance, et qui me condamnerait sur cette base. Le plus terrible serait le sectarisme et l’absence de compréhension. Ça me serait plus pénible que le silence.

Votre constat est basé sur la situation que vous connaissez en France, est-il identique pour toute l’Europe ?

Oui, je crois que l’Europe est atteinte de la même manière.

Qu’y a-t-il dans notre société que vous trouviez encore formidable aujourd’hui ?

Il reste beaucoup de choses dont on peut se réjouir. J’ai écrit mon point de vue, contre ce qui me paraît faux, mensonger et dangereux dans la société. Mais depuis l’arrivée du Covid nous avons vu un mouvement de solidarité formidable, toutes nationalités et religions confondues. Et les jeunes sont capables de générosité. Ça, ça me réjouit.

Parution le 2 septembre 2020
384 pages

Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Albin Michel

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